Dans un pré urbain

À quelques minutes en voiture de chez moi, un nouveau développement immobilier a poussé comme un champignon. Là où il y avait une forêt, ce sont maintenant des maisons unifamiliales, des duplex et des quadruplex. Les lots, déboisés et mis à nu, se vendent comme des petits pains chauds. Tous, sauf un qui, je ne sais pourquoi, ne se vend pas. Cela fait maintenant trois ans qu’une grosse pancarte se dresse sur le terrain et toujours pas d’acheteurs. D’abord rasé de toute végétation, les lieux avaient l’aspect du Sahara la première année. Mais actuellement, c’est une friche admirable, une petite prairie urbaine, dans laquelle on dirait que toutes les plantes du catalogue croissent avec vigueur en exhibant fièrement leur floraison. Cela fait mon bonheur car je vais souvent m’y promener, jumelles en main, pour observer la nature qui reprend ‒ temporairement ‒ ses droits. Lors de ma dernière visite, je suis tombé, dans un des coins de ce charmant quadrilatère, sur un splendide iris versicolore, le seul de l’endroit. Comment est-il arrivé là? Y était-il au moment du déboisement? Quoi qu’il en soit, cet emblème floral du Québec colore magnifiquement le pré. Après tout, c’est peut-être lui qui retarde la vente… Qui voudrait en effet essarter ce lopin fleuri où un si bel iris monte la garde?

Pierre Bonneau est rédacteur en chef au magazine Nature sauvage

Crédit photo : Pierre Bonneau