Dans l’eau, puis dans les airs

« Vite, vite! » de m’écrier à ma compagne en découvrant un truc étrange perché sur une plante lacustre. Le temps de pointer mes jumelles et de trouver le sujet, elle est à mes côtés. « C’est quoi? » me demande-t-elle. « C’est un extra-terrestre » que je réponds avec un sourire alors que j’examine les yeux protubérants de cette chose, son tégument translucide et les piquants à l’extrémité de son abdomen. En fait, rien ne servait de s’empresser car c’est l’exuvie d’un insecte aquatique familier, la dernière enveloppe d’une ultime mue qui l’a fait passer d’un vorace prédateur sous-marin à une machine volante d’une étonnante agilité. Autrement dit, une libellule. De quelle espèce s’agit-il? Seule une personne experte dans l’identification des larves de libellules pourrait mettre un nom sur celle qui a abandonné cette exuvie. N’est-ce pas extraordinaire de voir comment l’évolution est parvenue à générer des mécanismes de croissance aussi prodigieux? En quelques heures, fort probablement durant la nuit, la larve est sortie de l’eau, s’est hissée sur la tige et s’est extirpée de cette cuticule désormais inutile. Au petit matin, la jeune libellule s’est élancée pour son premier vol afin de se mettre à l’abri, le temps que son corps durcisse complètement. Tiens, c’est peut-être elle qui vient de me passer sous le nez!

Pierre Bonneau est rédacteur en chef au magazine Nature sauvage

Crédit photo : Pierre Bonneau